La majorité des salafistes craignent avant tout le chaos

Les quiétistes et les jihadistes forment deux courants du salafisme. S’ils sont très proches en matière religieuse, ils restent éloignés sur l’usage de la violence et le terrorisme. Entretien avec Joas Wagemakers, professeur adjoint au département de philosophie et d’études religieuses de l’université d’Utrecht.

Les salafistes affirment que la version de l’islam qu’ils promeuvent est la plus authentique, la plus pure. Pourquoi ?

Les salafistes citent une parole du Prophète Muhammad qui dit : « Les meilleurs de ma communauté [ou des gens, selon les versions] sont ma génération, celle qui vient après et celle qui vient ensuite. » Ces trois générations originelles sont appelées salaf salih (« pieux ancêtres » ou « prédécesseurs »).

Les salafistes voient dans la parole du Prophète une incitation adressée aux croyants à les prendre comme modèles

 

Les salafistes voient dans la parole du Prophète une incitation adressée aux croyants à les prendre comme modèles. Ils estiment en outre qu’au fil de son histoire, l’islam a été « corrompu » par toutes sortes d’innovations qui l’ont fait dévier de la pureté incarnée par ces premières générations et vers laquelle il faut revenir.

Cette parole du Prophète sur les trois premières générations vient-elle du Coran ?

Non. Pour les musulmans, le Coran est littéralement la parole de Dieu telle que celui-ci l’a dictée au Prophète et que Muhammad a rapportée à ses disciples avant qu’elle soit transcrite. La citation concernant les trois premières générations de croyants vient d’un recueil de hadiths, des ouvrages qui compilent les paroles, faits et gestes du Prophète lui-même durant sa vie, tels qu’ils ont été recueillis et compilés après sa mort, au cours des premiers siècles de l’islam.

Le Coran a une autorité supérieure en tant que parole divine, mais en pratique les hadiths sont parfois plus importants

Pour les musulmans sunnites en général, les hadiths, qui se comptent par milliers, constituent la deuxième source de l’islam et forment la sunna (Tradition). Le Coran a une autorité supérieure en tant que parole divine, mais en pratique les hadiths sont parfois plus importants, car ils donnent de nombreuses informations sur la manière de se comporter dans la vie quotidienne, sujette sur lequel le Coran reste souvent imprécis. Il n’y a pas de consensus absolu sur la validité de l’ensemble des hadiths, mais six recueils sont considérés comme canoniques. Et parmi ceux-là, deux ont une autorité particulière, le Sahih Al Bukhari et le Sahih Muslim. Pour autant, certains croyants, y compris des penseurs salafistes tel le Syro-Jordanien Muhammad Nassiruddine al Albani, estiment que certaines parties de ces deux recueils ne sont pas authentiques.

Une partie importante des salafistes refuse de se mêler de politique. Pourquoi ?

Ces salafistes, que l’on appelle « quiétistes » et qui représentent sans doute la majeure partie de ce courant aujourd’hui, font observer que le Prophète n’a pas fondé de parti, n’a pas organisé de manifestation, pas mené de révolution. Ses disciples doivent donc l’imiter sur ce plan. Et la politique doit être laissée au soin des gouvernants. Certes, le Prophète Muhammad était dirigeant d’une communauté, mais c’était une personne exceptionnelle et la société qu’il gouvernait, à Médine au VIIe siècle, était par définition authentiquement islamique. Les salafistes quiétistes jugent vain de se mêler de politique tant que la société dans laquelle ils vivent ne sera pas devenue authentiquement islamique. D’où l’importance centrale qu’ils donnent à la da`wa (prédication).

Les salafistes quiétistes estiment qu’il vaut mieux vivre pendant quarante ans sous le joug d’un dictateur qu’une seule journée sans gouvernant

Des salafistes quiétistes (2) me l’ont expliqué en faisant une comparaison : les universités sont très utiles, mais on n’y scolarise pas des petits enfants qui ne sont pas capables d’en comprendre l’enseignement. On n’entre à l’université qu’après être passé par la maternelle, l’enseignement primaire et secondaire. Il en va de même pour la politique : il faut commencer par le début et nous n’en sommes vraiment qu’au tout début. Y compris dans des sociétés très imprégnées de l’islam comme la société saoudienne.

Enfin, les salafistes quiétistes considèrent que la politique est affaire d’intérêts, de coalitions, de partis, de négociations. Qu’elle est donc très changeante, alors que l’islam est constant. Ils redoutent que les compromis qu’elle implique contaminent leurs conceptions religieuses. Pour toutes ces raisons, ils s’en tiennent à l’écart et soutiennent donc implicitement le gouvernant du moment, quel qu’il soit. Cela ne veut pas dire qu’ils approuvent tout ce qu’il fait. Simplement, leur priorité n’est pas là.

Cette règle vaut-elle pour des gouvernants non musulmans, en Europe par exemple ?

J’ai posé la question à des salafistes quiétistes qui m’ont répondu que même dans ce cas, il faut obéir au gouvernant en place. Cette attitude passive peut néanmoins changer si un gouvernant, musulman ou pas, part en guerre contre les musulmans. Et il est bien question de guerre, pas de simple répression. Les salafistes quiétistes estiment qu’il vaut mieux vivre pendant quarante ans sous le joug d’un dictateur qu’une seule journée sans gouvernant. Car à leurs yeux, l’anarchie, le chaos qu’ils désignent par le mot arabe de fitna, est le pire des maux.

Comment définissent-ils la guerre ?

La ligne de partage entre guerre et répression est très ténue. Les salafistes quiétistes la jugent au cas par cas et ne sont pas toujours d’accord entre eux. Certains considèrent, par exemple, que Bachar el-Assad mène une guerre contre les musulmans de son pays. Et qu’il est donc légitime de se battre contre lui, mais à leurs yeux, cela relève de la responsabilité des seuls Syriens.

Quelle est l’attitude des salafistes quiétistes à l’égard du jihad ?

Cela dépend du genre de jihad. Lorsqu’un pays musulman est occupé par une puissance étrangère, comme l’Afghanistan dans les années 1980 durant l’invasion soviétique, l’Irak après l’intervention américaine en 2003 ou la Palestine sous contrôle israélien, les salafistes quiétistes considèrent que le jihad est justifié. Mais seulement pour les musulmans du pays, car ils ne croient pas à un jihad mondial. Par ailleurs, sur le plan des méthodes, ils rejettent le terrorisme, les attentats-suicides, les moyens non traditionnels de faire la guerre.

Sans être quiétistes donc, les jihadistes sont-ils salafistes ?

Certains le sont, pas tous. Des groupes comme Al-Qaïda ou l’État islamique peuvent être qualifiés de jihadistes-salafistes parce que, d’une part, ils se considèrent comme salafistes sur le plan religieux et que, d’autre part, ils souscrivent à l’idée qu’il est licite de mener le jihad contre de mauvais gouvernants musulmans.

L’idée de mener le jihad contre de mauvais gouvernants musulmans constitue une rupture avec la jurisprudence islamique traditionnelle

Une telle idée, qui n’est pas spécifique à des salafistes, constitue une rupture avec la jurisprudence islamique traditionnelle. Celle-ci estime que si des non-musulmans envahissent un territoire musulman, ses habitants peuvent mener le jihad pour se défendre, et éventuellement étendre ce territoire. Mais à partir des années 1960, des théoriciens comme l’Égyptien Sayyid Qutb ont affirmé que le jihad pouvait être mené aussi contre des gouvernants musulmans qualifiés d’apostats, parce qu’ils ne respectent pas les enseignements de la religion. Le but est d’instaurer un État authentiquement islamique.

Certains croyants passent-ils du salafisme quiétiste au salafisme jihadiste ?

J’ai rencontré des quiétistes qui sont devenus jihadistes, mais aussi des personnes qui ont fait le chemin inverse. Ces deux courants du salafisme sont très éloignés pour ce qui concerne l’usage de la violence et du terrorisme. En revanche, leurs fondements doctrinaux en matière religieuse sont très proches. Ils utilisent les mêmes concepts, les mêmes arguments, les mêmes traditions, la même façon de lire le Coran et les autres sources.

Les quiétistes ont tendance à s’isoler, à se mettre en retrait du reste de la société pour vivre et pratiquer l’islam comme ils le souhaitent

L’existence de cette base commune explique que l’on puisse aller de l’un à l’autre courant, d’autant que ces deux courants du salafisme partagent souvent une grande ignorance des questions politiques, étant d’abord tournés vers la religion. Par ailleurs, les quiétistes ont tendance à s’isoler, à se mettre en retrait du reste de la société pour vivre et pratiquer l’islam comme ils le souhaitent. Un tel isolement vis-à-vis de la société peut éventuellement amener à un rejet de la société. Et ce rejet prendre lui-même un tour violent, conduisant parfois jusqu’au terrorisme.

Le salafisme quiétiste favorise-t-il alors, même involontairement, le jihadisme en diffusant une interprétation fondamentaliste de l’islam ?

Cela arrive, mais c’est effectivement involontaire et très minoritaire. Il est vrai que les salafistes quiétistes incitent le croyant à se référer littéralement au texte, plutôt que de se plonger dans les réponses élaborées de la théologie, ce qui peut favoriser des interprétations politiques radicales. Dans le même temps, de nombreux livres ou articles écrits par des salafistes quiétistes se prononcent clairement contre le terrorisme, contre les attentats-suicides, etc. en utilisant des arguments tirés du Coran et de la sunna.

De manière générale, le salafisme quiétiste joue le rôle d’une barrière face au jihadisme, plutôt que d’un tremplin vers lui

Ils rejettent cette violence pour des raisons de principe et parce qu’elle peut mener au chaos, que le pays où elle est commise soit musulman ou pas. Un Etat comme l’Arabie Saoudite promeut le salafisme hors de ses frontières bien sûr, mais là aussi dans une interprétation quiétiste. Qui plus est, beaucoup de personnes qui rejoignent les rangs de l’État islamique n’y arrivent pas par la voie religieuse, mais plutôt par des voies politiques ou par fascination envers tout ce qu’il représente, l’ultra violence entre autres. Je crois que de manière générale, le salafisme quiétiste joue le rôle d’une barrière face au jihadisme, plutôt que d’un tremplin vers lui.

Certains salafistes, en Égypte ou au Koweït par exemple, ont formé des partis politiques. Pourquoi acceptent-ils cette participation aux institutions, contrairement aux quiétistes ?

Ces salafistes dits « politiques » sont très influencés par les Frères musulmans, une mouvance qui ne partage pas les mêmes conceptions religieuses que les salafistes et qui est très impliquée dans la vie politique de divers pays depuis plusieurs décennies. Ces salafistes-là veulent avoir un rôle politique dès maintenant, sans attendre que la société soit convertie à l’islam des premiers temps, ce qui pourrait prendre des siècles.

Al-Nour est aujourd’hui un mouvement quiétiste qui porte un habit politique

Mais cette volonté de participation recouvre deux stratégies différentes. Certains ont des buts réellement politiques. Ils veulent traiter de toutes les affaires publiques, depuis la fiscalité jusqu’aux questions de défense, en passant par la liberté de presse, etc. D’autres, en revanche, s’engagent avec des objectifs strictement religieux. Ils voient dans la participation à la vie politique, au Parlement, une opportunité pour prêcher l’islam, à l’instar du parti égyptien al-Nour, créé en 2011 au moment des premières élections de l’après-révolution et dont l’évolution récente a été très bien analysée par le chercheur français Stéphane Lacroix (1).

Al-Nour est aujourd’hui un mouvement quiétiste qui porte un habit politique. Tout comme les partis juifs ultra-orthodoxes en Israël, de telles formations ne s’intéressent qu’à des sujets qui, à leurs yeux, touchent le domaine religieux, tels le contenu des programmes scolaires ou la séparation des hommes et des femmes dans l’espace public.

Si les salafistes politiques n’obtiennent pas satisfaction par des moyens institutionnels, ne seront-ils pas tentés par le recours à la violence ?

Ce n’est pas impossible bien sûr, et nous avons peu de recul en la matière, car leur implication dans la vie politique est récente. Mais en siégeant au Parlement, ces salafistes vont être de plus en plus impliqués dans le jeu et la carrière politiques, dans des alliances, dans l’élaboration de propositions de lois… Ils vont gagner en influence. Embrasser la violence, c’est perdre tout cela d’un coup pour entrer dans la clandestinité et affronter un État plus puissant qu’eux. Avec le risque d’être complètement anéantis.

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(1) « Egypt’s Pragmatic Salafis. The Politics of Hizb al-Nour », par Stéphane Lacroix, Carnegie Endowment for International Peace, novembre 2016.

(2) le mouvement quiétiste chrétien en France fut et est le Jansénisme.

 

reprise d’un article paru sur Alternatives économiques

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Annie Stasse

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Enfant solitaire je me suis plongée dans les livres, j'ai du en lire plusieurs milliers, surtout sciences humaines. J'écris depuis "toujours" sur des cahiers, puis sur mon ordinateur - Mac - depuis années 1980..
Je me suis intéressée au web depuis fin des années 1990, 1er blog WP hébergé en 2005.
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